Sortir de l’impasse politique en Somalie
mai 24, 2019

Par Ndubuisi Christian Ani, PhD

Au cours des deux dernières années, la situation politique interne de la Somalie s’est considérablement dégradée, alors que la mission de l’Union africaine (UA) en Somalie (AMISOM) prévoit son retrait du pays d’ici à 2021. La situation a empiré à la suite de la décision du président Mohamed Abdullahi « Farmajo », prise en mi-2017, de rester neutre dans les crises actuelles dans les pays du Golfe. Cette décision a poussé les États fédéraux de la Somalie à déclarer officiellement qu’ils mettaient fin à leur coopération avec le gouvernement fédéral. Cette mesure implique la suspension de la coopération dans le cadre de la réforme constitutionnelle en cours et de la préparation des élections de 2020.

L’UA, l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) et les partenaires doivent sans tarder intensifier leurs efforts de médiation afin de minimiser les facteurs externes et internes qui alimentent les divergences politiques.

Récemment, l’IGAD a pris une mesure courageuse le 27 février 2019 en étendant les fonctions de son envoyé spécial pour la Somalie à la mer Rouge et au golfe d’Aden, eu égard aux facteurs externes qui ont une influence sur la stabilité de la Somalie. L’IGAD devrait travailler en étroite collaboration avec l’UA pour convaincre des acteurs extérieurs influents comme les Émirats arabes unis (EAU) et le Qatar de jouer un rôle constructif dans les tentatives de consolidation de l’État dans ce pays fragile.

Depuis juin 2017, date à laquelle les crises ont éclaté dans les pays du Golfe, la Somalie a fait les frais du différend entre l’Arabie saoudite et le Qatar.

La décision de Farmajo de rester neutre dans ces conflits, contrairement à Djibouti et à l’Érythrée, est à la fois une décision non partisane et un geste amical envers le Qatar. En effet, le Qatar avait soutenu la candidature de Farmajo aux élections et continue de soutenir son gouvernement.

Néanmoins, les Émirats arabes unis, alliés de l’Arabie saoudite, ont fait des démarches auprès des États fédéraux de la Somalie afin de faire changer la position du gouvernement central. Ces États ont accusé le gouvernement de prendre une décision unilatérale et de compromettre les investissements réalisés par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. En outre, les Émirats arabes unis ont apporté un soutien  direct aux États fédéraux, alors que le financement provenant de Mogadiscio serait minime.

Le lobbying apparent des EAU dans la région a pris toute son ampleur lorsqu’en avril 2018, le gouvernement somalien a saisi un avion contenant 9,6 millions de dollars en espèces en provenance des Émirats arabes unis. Par la suite, les autorités somaliennes ont cédé à la pression émiratie en affirmant que la saisie était un malentendu. Mais les analystes affirment que ces fonds étaient destinés à assurer le soutien sans faille des politiciens, en particulier au niveau des États fédéraux.

En effet, la plupart des États, dont le Puntland, le Sud-Ouest, le Jubbaland et le Galmudug, se sont démarqués de la position du gouvernement fédéral en manifestant leur soutien à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis.

Cette divergence de vues est la preuve de l’influence considérable des États du Golfe dans la région et de leur capacité encore non utilisée à rallier les responsables politiques somaliens autour d’un objectif commun.

Ce qui complique encore la situation, c’est la propension de Farmajo à s’ingérer dans les affaires internes des États fédéraux membres, comme au Galmudug et récemment dans l’État du Sud-Ouest.

Le 8 septembre 2018, les États fédéraux de Somalie déclaraient officiellement avoir suspendu toutes leurs relations avec le gouvernement fédéral, l’accusant de dictature entre autres questions telles que la corruption et l’incapacité à renforcer la sécurité dans la région. Ils ont également suspendu leur coopération concernant la réforme constitutionnelle en cours et la préparation des élections de 2020.

Contrairement à de l’état de HirShabelle qui a fini par rétablir ses liens avec le gouvernement fédéral, les autres états du pays se sont réunis le 24 octobre et ont décidé de créer un parti politique et de former leur propre force de sécurité unifiée. Cette décision met en péril les efforts déployés pour constituer une force de sécurité commune au niveau national, conformément au Pacte de sécurité et au Plan de transition pour la Somalie. La décision de ces États a été suivie, le 9 décembre, d’une demande de destitution du président Farmajo par le Parlement. Bien que cette motion ait finalement échoué, la tension qui prévaut risque de compromettre les efforts de stabilisation de la Somalie.

Dernièrement, les États fédéraux et les membres de l’opposition ont exprimé leur désaccord lorsque le gouvernement a essayé de faire démarrer les activités de prospection de pétrole dans les régions du sud du pays. Ils soutiennent que le gouvernement fédéral n’a toujours pas négocié et conclu d’accord avec ces États membres à ce sujet, conformément à l’Article 53 de la Constitution provisoire de la Somalie. En vertu de cet article, le gouvernement doit tenir des discussions avec les États fédéraux au sujet « des négociations relatives à l’aide étrangère, au commerce, aux traités ou à d’autres questions importantes liées aux accords internationaux ».

Nicholas Haysom, l’ancien envoyé de l’ONU pour la Somalie, qui a été expulsé en janvier 2019 par le gouvernement somalien quelques mois seulement après sa nomination, a fait part de l’inquiétude de la communauté internationale en faisant la déclaration suivante : « Nous sommes confrontés à un problème politique assez grave. L’impasse entre les États fédéraux et le gouvernement de la Somalie pourrait bien paralyser nos efforts pour aider le pays à se remettre sur pied ».

Alors que les tensions internes entre les politiciens somaliens ne cessent de s’aggraver, les relations entre la Somalie et le Somaliland, un territoire qui a proclamé son indépendance de la Somalie, se sont également dégradées, une situation également imputable à la crise dans les pays du Golfe.

Selon les analystes, la volonté des Émirats arabes unis de faire comprendre à la Somalie le prix de sa neutralité est à l’origine du nouvel accord conclu avec le Somaliland au sujet du port de Berbera et de la construction en cours d’une base militaire émiratie dans ce territoire. Cette situation a poussé la Somalie à demander au Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) de prendre des mesures pour empêcher la construction par les Émirats arabes unis d’une base militaire au Somaliland, une décision perçue comme une menace pour l’unité et la sécurité de la Somalie. Dans le cadre de l’accord portant sur la base militaire, les EAU devraient former la police et l’armée du Somaliland.

Alors que les acteurs politiques somaliens sont unanimes contre l’accord tripartite conclu entre les Émirats arabes unis, la région « sécessionniste » et l’Éthiopie, la situation ne cesse de se détériorer et provoque des tensions internes. C’est ainsi que l’ancien président du Parlement, Mohamed Osman Jawari, a fait voter par le Parlement un projet de loi interdisant l’attribution de contrats étrangers sans l’approbation du Parlement somalien. Ce texte a été adopté sans l’avis de la présidence, donnant lieu à un affrontement entre Jawari et l’administration de Farmajo.

Il a fallu l’intervention de responsables de l’AMISOM pour apaiser la tension entre les soldats fidèles au président et ceux fidèles à Jawari. Jawari a finalement démissionné de son poste le 9 avril 2018.

Les divergences politiques pourraient être révélatrices d’un activisme politique et de progrès graduels réalisés pour clarifier les rôles et les responsabilités. Mais les tensions et l’incapacité persistante à trouver un terrain d’entente sur les questions importantes du pays constituent un défi non seulement dans la lutte contre Al-Shabaab mais elles constituent une menace pour le projet de stabilisation de la Somalie, qui est secouée par des crises depuis 1992.

Le plus inquiétant dans tout cela, c’est que ces événements se produisent alors que l’UA et l’ONU prévoient le retrait de l’AMISOM d’ici à 2021. Par conséquent, l’UA et l’IGAD ont tout intérêt à renforcer leur soutien politique et leur médiation en Somalie afin de répondre aux préoccupations des acteurs politiques. Il s’agit notamment d’intervenir pour minimiser les ingérences extérieures effrénées.

L’UA et l’IGAD devraient créer des mécanismes réguliers de consultation stratégique avec les membres de la Ligue des États arabes et du Conseil de coopération du Golfe afin de préconiser une implication responsable de la communauté internationale dans la Corne de l’Afrique, notamment en Somalie. Une telle démarche pourrait permettre aux Émirats arabes unis et au Qatar de transformer leur influence en un rôle bénéfique pour l’édification de l’État somalien.